Florilège croustillant

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Les exemples de pratiques qui confondent sphères personnelle et professionnelle pour pénétrer l'intimité et marquer corporellement l'individu du sceau de l'entreprise ne manquent pas. Des pratiques aux yeux de Paul Ariès « typiques de celles que l'on dénonce dans les sectes ».
 
  • « Les Galeries Lafayette. Révélées par la CGT, les manœuvres de la direction qui a présenté à l'automne dernier aux cadres et au début de l'année aux employés son projet « Réinventons le désir ». Ainsi aux premiers a été offerte une « graine du désir », charge à eux de la planter et de veiller à son essor Et aux seconds un bracelet tibétain. Enjeu : créer artificiellement une fidélité et un lien entre l'entreprise et le salarié qui se prolonge jusque dans la vie personnelle et intime du collaborateur.»
  • Hippopotamus. Le « Look Hippo » est un manuel remis à chaque nouveau salarié. Sur plusieurs pages glacées, agrémentées de quelques propos savoureux - « Parole de miroir magique : c'est vous la plus belle [ ... ] La vraie perle, c'est vous [...] L'habit ne fait pas le moine, mais il embellit l'hôtesse » sont distillés quelques «conseils» éloquents de déresponsabilisation, d'infantilisation, d'abêtissement. On apprend à la serveuse à se laver - « Plaisir matinal : la douche est l'instant réveil et l'instant fraîcheur. Pour que cette fraîcheur dure toute la journée,, n'oubliez pas d'utiliser un déodorant » -; à se maquiller - « Evitez un fard de la même couleur que l'iris : cela lui enlève tout éclat [ ... ] Il y a deux solutions pour effacer les petits duvets superflus : l'épilation ou les solutions éclaircissantes que vous trouverez en pharmacie [...]Vous portez des lunettes ? Surtout qu'elles ne masquent pas vos yeux, ce serait dommage Craquez pour les lentilles. Agréables et pratiques, elle apportent une luminosité supplémentaire au regard» -; à se coiffer - «la base de tout, c'est le shampooing. Certains peuvent être utilisés fréquemment ou même tous les jours. Le    secret du tonus : un rinçage abondant terminé par un jet froid et un séchage ni trop long ni trop chaud [...] N'hésitez pas à ajouter une touche de sophistication avec des barrettes, nœuds, bandeaux, ou chouchous. Par pitié : évitez les élastiques ! [...] » -; à prendre soin de ses mains - « la base d'un beau vernis est un bel ongle. Attention à la longueur : en poussant il devient cassant. Résultat désastreux garanti. Rien de plus laid qu'un vernis écaillé. Ayez donc toujours sous la main vernis et dissolvant pour les retouches d'urgence. Les retouches n'étant pas éternelles, vous pouvez prévoir une opération vernis environ tous les deux jours» - ; à s'habiller - « dernier détail qui n'en est pas un : vos jambes. [...] Choisissez le noir de vos collants d'après vos tenues : la finesse et transparence font la jupe plus élégante ».
  • Mac Donald's. Auteur de deux ouvrages références sur les pratiques du leader mondial de la restauration rapide - « Les fils de MacDo », éditions l'Harmattan, et « Manuel anti MacDo à l'usage des petits et des grands », Editions Golias -, Paul Ariès a dépecé méticuleusement le système MacDo. Des poches de pantalon absentes - « non seulement pour décourager de tout instant de repos mais surtout pour, fermer le seul endroit un peu intime » - au port de la cravate réservé à quelques privilégiés ou à l'élection de « l'employé du mois », distinction directement héritée du stakhanovisme, les exemples fourmillent. Retenons simplement quelques citations énoncées par des dirigeants. « Nous ne pouvons pas nous fier aux anticonformistes. Il faut vite en faire des conformistes. L'organisation ne peut se fier à l'individu, l'individu doit se fier à l'organisation ou bien changer » Mac Donald's. « Si les Japonais sont petits et de peau jaune, c'est parce qu'ils ne consomment que poisson et riz depuis 2000  ans.  Si nous mangeons des hamburgers et des patates pendant 1000 ans, nous grandirons, notre peau blanchira, et nos cheveux deviendront blonds » Den Fujito, Président de Mac Donald's Japon. « Si vous croisez une hôtesse qui tire la langue, rit, chante, saute, joue, tape des mains et des pieds, ne vous inquiétez pas : elle est en plein travail » Mac Donald's. « L'amour, c'est comme un Big Mac : les deux corps qu'agite un mouvement harmonieux se font chair » Mac Donald's. « L'organisation MacDo est suffisamment rodée. Il ne s'agit maintenant que de trouver les hommes et les femmes adéquats » Ray Kroc, fondateur de la chaîne de restaurants. « Casual Day . Généralement le vendredi, l'employeur autorise les salariés à s'habiller plus sport et décontracté. II apparaît donc comme seul habilité et légitime.à expliquer à chacun comment et quand il peut s'habiller! Source de pression et de stress, l'entreprise devient celle qui délivre, libère ».
  • « Peugeot. A Sochaux s'ouvre une nouvelle usine de carrosserie. Après un stage de trois semaines dans un château, pratique classique de « désocialisation », les ouvriers sélectionnés s'engagent formellement et publiquement à respecter les 10 commandements de la nouvelle organisation. Citons pêle-mêle la promesse « d'entretenir de bonnes relations avec la hiérarchie (sous-entendu : être docile et éviter d'être trop actif syndicalement), d'être présent (double sous-entendu : être présent « mentalement » et n'être absent qu'en extrême impossibilité) à son poste, de participer à au moins un groupe de travail, de faire des efforts pour être mobile...». Après avoir proclamé aux yeux de tous son engagement, l'ouvrier a-t-il le choix de trahir et de se trahir? »
  • « Crédit Suisse. Les 700 employés français reçoivent sous pli cacheté un code de conduite à usage strictement interne. Une lettre signée Lukas Mülemann, chief executive officer, précise que le document fait désormais partie du contrat de travail. Un document qui encourage clairement la délation. Ecopent d'une sanction « toute personne n'ayant pas fait preuve de l'attention nécessaire pour déceler une infraction au code de conduite; toute personne qui, étant sommée de divulguer des renseignements en sa possession, dissimule volontairement des informations importantes concernant l'infraction ; tout responsable qui approuve ou excuse une infraction, ou qui tente d'exercer des mesures de rétorsion à l'encontre d'employés ou d'agents ayant dénoncé des infractions ou des contrevenants ». Le tout est légitimé au nom de la « compliance », néologisme anglais signifiant « soumission ».
  • Intermarché. En 1996, Serge Garde publie dans « L'Humanité Dimanche » une longue enquête, titrée « Le monde impitoyable d'Intermarché », qui révèle l'étrange promiscuité entre le management de ce ténor de la grande distribution et les pratiques des sectes. En partie fondée sur les témoignages de dix-huit PDG de magasins Intermarché, l'article épingle l'opacité du fonctionnement, des méthodes de recrutement et des stages de motivation qui n'ont pas d'autre but que de « créer des dépendances et diminuer l'esprit critique », l'introduction de langages et de modes de pensée « maison », un fonctionnement financier suspect qui asservit les PDG... Des révélations que la justice, saisie par l'enseigne, sera appelée à trancher. Le Tribunal de grande instance de Paris déboute le plaignant au début du mois de juillet 1998 dans un jugement spectaculaire que d'aucuns considèrent comme la reconnaissance explicite de pratiques « sectaires ».

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