Richard Brumm : le flamboyant

Il voulait être professeur de sport, il est devenu avocat spécialisé dans le contentieux et le - juteux - recouvrement. A 61 ans, Richard Brumm est le nouvel adjoint aux Finances et à l'administration générale de Gérard Collomb. Portrait d'un « sarkozyste » et homme de réseaux controversé

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(Crédits : Ville de Lyon)

Il a raté sa vocation de professeur de sport - une chance pour son portefeuille. En cause : d'abord « une déviation de la colonne vertébrale » qui lui ferme les portes du concours d'entrée. Et son attrait pour les ors de la Justice, influencé par un brillant cousin et unique référence patriarcale, l'avocat lyonnais Pierre Cohendy, ancien résistant et farouche opposant de la peine de mort. Mais s'il était devenu enseignant, Richard Brumm aurait sans doute inculqué à ses élèves le goût de l'effort, le dépassement de soi, comme l'estime et la confiance, ajoutés à un caractère bouillonnant.

Caractère bien trempé

Des qualités qui lui ont permis d'afficher une réussite capitalistique significative au sein du barreau de Lyon, avec trente collaborateurs, dont treize avocats et cinq associés, pour un chiffre d'affaires de 4 millions d'euros. Désormais, il fréquentera moins son vaste bureau d'angle, au cinquième étage du 62 rue de Bonnel, immeuble cossu situé près du Palais de Justice de Lyon. « Je viendrai seulement quatre à cinq heures par jour, au lieu de douze ou treize », promet-il. Car Richard Brumm va se consacrer à ses nouvelles activités politiques. Un « job » décroché comme le reste, grâce au talent. A l'opportunisme. Et au réseau. Gérard Collomb n'est pas un ami de trente ans, mais de quatre. Même s'ils se sont côtoyés devant la sortie de l'école de leurs fils respectifs il y a vingt-cinq ans, les relations entre les deux hommes s'étaient arrêtées là. Elles ont repris lorsque le socialiste est devenu maire du 9e arrondissement, et surtout maire tout court. « Depuis 2004, on est devenu amis, parce qu'on s'est beaucoup vu », résume-t-il. Le réseau de Richard Brumm, modèle lyonnais d'ascension sociale, qu'il entretient amoureusement depuis trente ans grâce à des dîners en ville ou à domicile, a fonctionné. Dès 2004, Gérard Collomb lui demande s'il serait d'accord pour entrer dans son équipe dans le cas où il repartirait pour un deuxième mandat. « J'ai répondu oui, et le soir même j'ai dit à ma femme, « je crois que j'ai fait une connerie! ». »

Homme de réseaux

Côté réseau donc, Richard Brumm qui estime à cinq cents le nombre de ses contacts, serait un cas d'école si la discipline était enseignée. Il n'a pas attendu Facebook, qu'il ne connaît d'ailleurs pas, pour cousiner. Le réseautage, il le pratique comme un art, glissant incidemment dans la conversation qu'il a récemment dîné avec « Franz¬ Olivier Giesberg, le patron du Point ». Affairiste, il aime à montrer qu'il fréquente des hautes sphères décisionnelles, et participe à plusieurs cercles, notamment Le Prisme parce que, explique-t-il, « si vous êtes un type formidable mais que personne ne le sait, ça ne sert à rien. En tant qu'avocat, on ne peut pas faire de publicité, on doit donc communiquer différemment et la seule façon de le faire, c'est de dire qui on est, de faire savoir ce qu'on vaut. C'est en rencontrant des gens qu'on se fabrique une clientèle ». Peut-être parce qu'il goûte assez peu au débat d'idées, ce protestant n'a « jamais », jure-t-il, adhéré à une loge maçonnique. « Je crois que toutes m'ont proposé au moins une fois de les rejoindre, j'ai toujours refusé. Je n'ai pas l'esprit de chapelle », assure l'avocat aux traits poupons, qu'accentue une tignasse bouclée. Il avoue même sa naïveté sur le sujet : un de ses amis lui a signalé que n'étaient invités à sa table que des francs-maçons, alors que lui-même n'en savait rien. Faut-il le croire? Sans véritable passion, ni pour les voyages, la musique ou la littérature, Richard Brumm assume ce qu'il est, ce qu'il aime, et se moque que son style, finalement assez peu intellectuel, dérange au barreau. Ici, il est davantage perçu comme un homme d'affaires que comme un avocat. « Les autres, c'est pas son truc », confient en substance les personnalités interrogées à son sujet. Ainsi Alain Jacubowicz, qui fut l'avocat de plusieurs parties civiles lors du procès de Klaus Barbie en 1987 à Lyon, reconnaît qu'il « est atypique au sein du barreau, où en général on n'aime pas ce genre de personnalité. Il a à la fois une grande gueule et la tête qui dépasse. On aime ou pas, mais on ne peut que le respecter car il est fidèle à lui- même. Lui et moi, poursuit-il, nous traitons des dossiers semblables, mais je les considère dans leur dimension humaine tandis que Brumm fait du business. Il a essayé de s'impliquer au sein de l'Ordre, mais sans succès car c'est un individualiste. Il a une conception très personnelle, très libérale de la vie, c'est un jouisseur. Mais il n'est pas complexé par ce qu'il est, ce qui force mon respect ».

Bling-bling?

D'ailleurs, sa réputation, Richard Brumm l'a bâtie davantage sur la réussite financière de son cabinet que sur l'envergure de ses victoires et sur son exercice du métier. Entre Rhône et Saône, l'homme a su se forger une image, celle de l'efficacité. Son ami, l'administrateur judiciaire Bruno Sapin assure ainsi qu'« en tant qu'avocat il n'épate pas par ses prestations oratoires, mais il est redoutablement efficace. Par exemple vous lui envoyez un dossier et le soir même il en accuse réception en vous indiquant la stratégie qu'il va mettre en œuvre ». Bon vivant, on le sait amoureux des Ferrari, plus clinquantes que les Porsche, et symboles visibles de pouvoir et de statut social. Totalement décomplexé par l'argent comme le revendique Nicolas Sarkozy, qu'il a ostensiblement soutenu aux dernières présidentielles,  il estime que « la réussite, c'est d'avoir clients et de bien gagner sa vie ». Avocat bling-bling Richard Brumm? Sans doute. Une affection pour le paraître, comme un pied de nez à ses blessures intimes, lui qui a perdu sa mère au lendemain de son dixième anniversaire, le 27 octobre 1956, une date qui l'a définitivement marqué. Fils unique, il a très peu connu son père, éternel absent, qui « faisait fortune en Afrique », et fut élevé par sa grand-mère dans le 9e arrondissement de Lyon. Très bon élève en primaire, le jeune Brumm devient moins studieux au fil des années, se fait débarquer du lycée Jean-Perrin et passe son baccalauréat de Sciences expérimentales à vingt ans, en 1996, au lycée Jean-Moulin avec trois ans de retard. Ensuite, la faculté de droit et une ambition chevillée au corps. « Ceux que j'ai vu réussir sont souvent ceux qui avaient besoin de s'en sortir par eux-mêmes, constate-t-il avec le recul. L'idée de la facilité n'est pas une bonne méthode pour se construire, c'est ce que j'ai essayé d'inculquer à mes enfants. D'ailleurs, je remarque que ceux qui réussissent se sont souvent forgés tout seul: les Norbert Dentressangle, Philippe Joffard, Olivier Ginon ou encore Jean-Michel Aulas ».

Un mai 1968 dans l'armée

En 1968, il prend le contre-pied de sa génération et s'engage dans la préparation militaire supérieure (PMS) pendant neuf mois. « J'étais, et je suis toujours, militariste. J'apprécie l'ordre, la discipline. Cette préparation, plusieurs fois par semaine, m'a plu. J'avais le profil pour rentrer dans l'armée », sourit-il. En tout cas davantage que son camarade Jean-François Arrue, qu'il a connu en faisant sa PMS. Cet ancien bâtonnier, membre du PS, très impliqué dans les syndicats professionnels et désormais conseiller municipal délégué, en charge de la réussite et de la promotion universitaire, le connaît depuis quarante ans. Il dit ne pas être « certain que ce soient les potentialités de l'homme politique qui aient retenu l'attention de Gérard Collomb ». Il estime au contraire que les deux hommes sont, « sur le plan philosophique, aux antipodes. Mais Richard est un organisateur remarquable, ses qualités sont celles d'un bon manager». C'est exactement ce que note le nouvel adjoint aux Finances de la Ville. « Gérard Collomb a confiance en moi. Pour être franc, on n'a jamais parlé d'autre délégation que celle touchant aux finances ; j'aurai été très déçu j'avais eu autre chose ». Pour cet homme d'affaires, père de trois enfants dont la cadette Caroline est associée au cabinet, cette nomination n'est pas un « merci ». Ni pour le stage d'observation qu'à effectué Caroline Collomb, l'épouse du maire il y a quelques années au sein de son cabinet, ni pour avoir organisé pour le compte du Maire des dîners avec des personnalités influentes à Lyon. Quoique... « Ces trois dernières années, à chaque fois que j'allais quelque part, on me parlait de mon engagement aux côtés du maire. J'ai organisé beaucoup de manifestations, de déjeuners, de réunions où je le présentais à mon entourage. Je lui ai apporté un réseau et j'ai montré qu'on pouvait voter Sarkozy tout en jugeant que Collomb était un bon maire. J'ai d'ailleurs des listes entières de gens qui lui étaient hostiles et qui, en sortant des dîners, devenaient des supporters - plus de la moitié au moins. La force de Gérard Collomb est de connaître parfaitement ses dossiers, contrairement aux maires précédents qui avaient plutôt tendance à renvoyer les questions vers leurs collaborateurs. Avec lui, toutes les questions sont permises et sans protocole ». Le maire, en lui offrant ce poste, montre aussi qu'il ne lui a pas tenu rigueur du procès intenté à la Ville en 2003-2004. Selon Etienne Tête, à l'époque adjoint chargé des marchés publics, « Brumm défendait la société Morel qui avait surfacturé de plus de 50 % ses prestations. L'entreprise de Jean- Claude Morel a remboursé le trop perçu d'une année mais pas les suivantes, alors j'ai mis le nez dans le dossier et j'ai constaté que, dans ce cas, la jurisprudence nous autorisait à l'exclure des marchés publics. Mais Brumm a fait un recours pour contester cette décision avant d'abandonner après le décès du dirigeant ». Pour l'intéressé, ceci est un « cancan ». « C'est le procès d'un entrepreneur, maugrée-t-il, qui estimait que la décision de la commission d'appel d'offres des marchés publics de la Ville lui était préjudiciable ». Mais l'histoire est oubliée. La preuve, cette photo diffusée sur le site d'une revue people » lyonnaise qui montre que l'affaire était close dès l'été 2006. En plein mois de juillet, l'avocat d'affaires prend la pose aux côtés de Jean-Michel Aulas et Gérard Collomb, place des Lices à Saint-Tropez. Détendus et bronzés, ces influents Lyonnais s'affichent tous en t-shirt blanc après une partie de pétanque jouée pour remporter le challenge « Jean-Claude Morel », hommage à la mémoire de l'entrepreneur...

« Monsieur propre »

Fan inconditionnel de Gérard Collomb, son ami Richard Brumm estime que le sénateur a fait « un sans faute » à la tête de la ville. Le sans faute, il espère également l'atteindre, même si six ans, c'est loin... Etre catapulté adjoint alors qu'il n'avait jamais, jusqu'à la campagne des municipales, assisté à une réunion politique, ne l'effraie pas. « Je vais passer de la gestion d'un cabinet de quatre millions d'euros de chiffre d'affaires à celle d'une institution de 660 millions (150 millions selon les documents officiels, ndlr). Mais je ne serai pas tout seul, je vais pouvoir m'appuyer sur des services et des vraies pointures dans l'administration. Pour cette nouvelle mission, j'ai lu des recueils sur les finances publiques, mais je me suis aperçu tout de suite que ce n'est pas ce qu'on me demande. A la Ville, ils attendent que je décide, que je sois non pas un technicien des finances mais quelqu'un qui s'impose, bref un patron ». Patron, il ne le sera pas tout à fait. « Le chef c'est Gérard Collomb. Et même si ça fait trente-sept ans que je n'en n'ai pas eu, je vais m'y faire! ». Il croise les bras, hausse les épaules. Bien calé dans son confortable fauteuil en cuir, l'homme poursuit: « Je suis connu à Lyon, je ne peux pas échouer, et si je ne sais pas décider je ne serai pas un bon adjoint». Un bon adjoint, estime-t-il, c'est celui qui mène bien ses troupes, qui ne laisse pas déraper les dépenses. « D'ailleurs le programme est connu en ce qui me concerne: on va augmenter les impôts de 4 % la première année, et après on n'y touche plus, on se débrouille avec ce qu'on a jusqu'à la fin du mandat. L'emprunt à Lyon est d'environ 1 000 € par habitant et par an, on ne dévissera pas à 1500 € ».
Devenu presque humble pendant le temps de la campagne, Richard Brumm semble avoir pris la mesure de sa tâche lorsqu'il a « tracté » aux côtés des militants du 7e arrondissement. Numéro trois sur la liste de Jean-Pierre Flaconnèche, il s'est confronté à la montée des cages d'escalier dans les HLM, et a été naïvement surpris que « dans certains foyers, le seuil de pauvreté ne soit pas si loin ». « Pendant la campagne j'ai cru qu'il allait arriver avec ses gros sabots, confie Alain Jacubowicz, mais au contraire, il a appris, écouté, se faisant accepter dans un milieu a priori hostile. Il n'était pas « m'as-tu vu », mais bien à sa place au milieu des autres ».
Une conscience sociale s'est-elle réveillée, au crépuscule de sa carrière professionnelle? Richard Brumm l'assure en tout cas. « Je m'engage, moi qui n'ai jamais servi, à faire quelque chose de bien. Je le ferai de façon désintéressée. Je n'ai pas de souci d'argent, ni de reconnaissance. Je ne ferai rien qui puisse nuire à ma réputation, je ne serai la ficelle de personne. Je veux être « monsieur propre » ». Une profession de foi qui sonne juste, mais il faudra juger sur pièce. Et à ceux qui redoutent une collusion entre ses affaires et celles de la Ville, l'avocat répond qu'être adjoint aux affaires immobilières l'aurait « embarrassé », car il connaît « trop ce monde. Mais aux Finances, on n'est pas directement aux prises avec la société ; les adjoints vont me demander une rallonge, c'est tout». Il semble ignorer que lui incombent, parmi ses délégations, la programmation pluriannuelle des investissements et la politique d'achats.

Saint-simonien

D'où la question : a-t-il réalisé toute la dimension politique de sa mission? A l'entendre, celle-ci sera justement très peu politique. « La gestion d'une ville n'est ni de gauche ni de droite », assure-t-il. Parmi la caste des avocats et des hommes de loi, rares sont ceux qui approuvent cette vision. « Il est aujourd'hui en position de prouver sa capacité politique », assure même l'avocat pénaliste François Saint-Pierre. Alain Jacubowicz qui connaît le travail d'un adjoint pour avoir été celui de Michel Noir entre 1989 et 1995, lui « donne » « dix-huit mois », tout comme l'administrateur Bruno Sapin. Selon eux, Richard Brumm va être confronté aux blocages, aux lourdeurs et aux pesanteurs administratifs. « Il va vouloir bousculer cette inertie, mais il ne sera pas en position de faire céder. Christian Boiron, adjoint aux relations internationales sous Michel Noir a démissionné pour cela, rappelle Maître Jacubowicz, et moi je n'y suis pas retourné ». Une administration aux antipodes de son mode de gouvernance, et, de l'autre côté, des adjoints, au pire hostiles, au mieux curieux de connaître ce « représentant de la société civile ». Beaucoup en effet ne lui ont jamais parlé, comme Nathalie Perrin, maire PS du 1er arrondissement de Lyon. « Ce qui est sûr, c'est qu'un adjoint aux Finances a forcément un rôle très politique, lance-t-elle. On ne peut pas être ni de droite ni de gauche quand on fait des arbitrages financiers ».
Y aura-t-il des conflits larvés aux séances du Conseil municipal? Il semble qu'une vraie différence de vue se fera jour parmi les adjoints, dont les plus à gauche voient d'un mauvais œil la « droitisation » en cours. Ainsi à la question « Gérard Collomb est-il socialiste? », Richard Brumm répond qu'il a « une âme sociale. Ce qui me plaît, c'est son côté saint-simonien qui dit « commençons par amasser les richesses avant de les répartir » ». Quant à sa vision personnelle, la réponse, un peu simpliste, a le mérite de la sincérité: « En politique, même si on est classé à droite, on n'a pas envie qu'il y ait des pauvres. Et d'ailleurs il n'est pas nécessaire d'être à gauche pour s'intéresser aux autres. Moi par exemple, j'ai envie de donner du temps à la Ville, aux Lyonnais. Après on verra, peut-être que je dirai « les autres, c'est chiant » ». Ultime « naïveté » de cet avocat décidément décomplexé.

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