Santé : la France est-elle toujours un pays qui compte ?

#FSILYON. Alors que le vaccin à ARN messager est issu de laboratoires américains ou allemands et non français, la France a-t-elle encore un rôle de premier plan à jouer en terme de recherche et d'industrie ? Cette question a été au centre des débats entre les laboratoires comme Sanofi, l'institut Mérieux et Viatris, mais aussi de structures comme France Biotech, qui ont livré à La Tribune, à l'occasion du Forum Santé Innovation de Lyon, leur auto-analyse sur l'année de pandémie écoulée. Et des défis qui les attendent pour la suite.

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(Crédits : DR)

La France est-elle toujours un pays qui compte en termes de recherche et d'industrie ? C'est la question sur laquelle se sont penchés cinq invités de la table ronde du Forum innovation santé organisé par la Tribune le 29 avril.

Pour Jacques Biot, ancien président de l'École polytechnique, administrateur de sociétés et senior-advisor, "un pays qui compte dans le domaine de la recherche et de l'industrie est un pays qui a plusieurs atouts : c'est un pays qui soutient ses chercheurs et qui a une opinion publique qui aime son industrie".

Pour lui, "La France a fait d'énormes efforts pour renouveler ses universités et pour avoir un enseignement supérieur qui fonctionne bien. La France a encore une élite, notamment dans la santé", estime-t-il.

Néanmoins, Jacques Biot relève que l'industrie française s'avère encore aujourd'hui "très régulée" au sein de l'Hexagone, alors que "les pays qui comptent sont ceux dans lesquels l'administration est forte et réfléchit avec les industriels".

Et d'ajouter : "Il existe en France une forme de désaffection de l'opinion publique, et donc des politiques vis-à-vis de l'industrie pharmaceutique. En France, le profit est toujours suspect", pointe-t-il.

Financement de l'industrie insuffisant

Philippe Archinard, directeur général délégué de l'Institut Mérieux, estime pour sa part "qu'en France, nous avons de bons chercheurs et un bon réseau de biotechs et de startups, mais le financement de l'industrie n'est pas suffisant, donc l'industrialisation ne se fait pas sur le territoire."

Pour Philippe Archinard, "il est assez ironique que nous ayons ce débat à propos de la crise des vaccins, alors que le problème est bien plus aigu pour les anticorps monoclonaux ou d'autres thérapeutiques".

Il juge que "les prix bas freinent le développement de certains médicaments" et que "l'écosystème des biotechs, pourvoyeur de nouvelles molécules, n'a pas la capacité de financement pour développer ses innovations." Par ailleurs, il déplore que la France ait perdu beaucoup de terrain en développement clinique, alors que "l'essai clinique, c'est aussi du pré-marketing".

"On a les talents, on a les chercheurs, mais on a trop peu de financements pour le développement", résume-t-il.

Vaccin Sanofi d'ici la fin de l'année

Malgré ces talents, la France est malgré tout très en retard dans le développement de vaccins contre le Covid-19, comme en attestent les réactions enregistrées au cours des derniers mois concernant le délai pris par le laboratoire Sanofi.

"Nous avons testé des solutions thérapeutiques qui n'ont pas fonctionné", reconnaît Paul-Alan Dollinger, directeur général délégué de Sanofi Pasteur SA. "Mais nous allons obtenir nos résultats d'essais cliniques de phase II d'ici à quelques semaines et nous sommes confiants sur le fait que nous ayons un vaccin d'ici la fin de l'année", veut-il néanmoins rassurer.

Il justifie le choix d'un vaccin recombinant par la volonté de "choisir des technologies déjà utilisées et validées. Pour développer un vaccin il faut choisir l'antigène, la plateforme sur laquelle on va le produire, la forme galénique, sa thermosensibilité, l'outil industriel que l'on va utiliser, etc. Toutes les maladies infectieuses ne sont pas candidates à l'ARNm. Sanofi est présent sur cette technologie mais a aussi accès à d'autres plateformes", détaille-t-il.

Il ajoute que Sanofi a décidé en 2020 d'investir dans un nouveau modèle industriel. "Nous avons réalisé un investissement majeur à Neuville-sur-Saône qui pourra nous permettre de tout relocaliser sur une plateforme en quelques semaines", souligne-t-il.

Dialogue avec les autorités de santé

Autre représentant des industriels, Sébastien Michel, directeur des affaires publiques, accès au marché et communication externe chez Viatris, le fabricant américain de médicaments génériques Viatris, issu d'un rapprochement de Mylan et d'une division de Pfizer fin 2020, aborde pour sa part les enseignements qu'a apportés la crise du Covid.

"Nous avons dû faire face à une demande exponentielle en certains médicaments utilisés en réanimation. Alors que nous produisions 160.000 ampoules de midazolam par mois, la demande est passée à 1 million d'ampoules par mois. Nous avons dû nous retrousser les manches", raconte-t-il.

Pour cela, Viatris a dû "gagner du temps" et trouver des formes de collaboration efficaces. "Nous avons imaginé de sauter une étape de conditionnement, ce que nous avons discuté avec l'ANSM. Cela s'est fait en 6 jours, grâce à la mobilisation de tous ces acteurs et nous avons pu livrer 200 000 ampoules supplémentaires", indique Sébastien Michel.

"Les leçons que j'en retiens, c'est que nous avons eu un dialogue avec l'ANSM pour trouver des solutions concrètes et pas pour contrôler ni réguler. Le deuxième élément c'est la confiance, entre les entreprises, les autorités de santé et les établissements hospitaliers", insiste le directeur des affaires publiques de Viatris.

Selon lui, il y a "beaucoup d'enseignements à tirer de cette crise. Cela redonne du sens à la mission qui est la nôtre : permettre aux patients d'avoir accès aux médicaments dont ils ont besoin. Garder en tête l'idée permanente qu'il y a des vies en jeu permettrait de renouer ce lien de confiance distendu entre les industriels et l'opinion publique".

Attirer les talents industriels

Franck Mouthon, Président de France Biotech, qui fédère les entreprises de l'innovation en santé, rappelle pour sa part que les trois quart des innovations viennent des biotechs.

"Il y a environ 2.000 entreprises en France dans l'innovation santé, un millier qui font des dispositifs médicaux et 800 biotechs. Et environ 60 entreprises par an se créent en innovation. Ce sont souvent des chercheurs ou des cliniciens qui créent ces entreprises", atteste Franck Mouthon.

Pour lui, la faiblesse de la France réside dans son incapacité à attirer les talents industriels le plus tôt possible.

Pour y remédier, il propose que "des personnes de l'industrie pharmaceutique puissent se libérer deux ou trois jours par mois et venir dans nos biotechs pour accompagner les primo-entrepreneurs". En parallèle, il souligne la nécessité de récolter des financements dès que les produits passent en phase II, en phase III ou en pré-commercialisation.

Enfin, il note que "malgré l'excellente perception des entreprises considérées comme des innovateurs, il manque une co-construction avec les autorités de santé".

Selon le président de France Biotech, si les biotechs vont de l'autre côté de l'Atlantique pour se développer, c'est non seulement parce qu'il y a un marché important, mais aussi parce qu'elles peuvent travailler avec les autorités de santé, qui les aident à se développer.

Franck Mouton, tout comme Jacques Biot, s'accordent à dire que la recherche en France reste puissante, mais trop peu valorisée. "En France, nous avons des prix Nobel, mais souvent ils font leurs recherches à l'étranger. Notre recherche a la capacité de devenir brillante, mais il faut la laisser travailler avec l'industrie et avec l'étranger", pointe Jacques Biot.

 "Nous avons besoin de nous adosser aux Big pharma pour notre développement", complète Franck Mouton.

Conserver la souveraineté à travers les savoir-faire locaux

Enfin, Philippe Archinard juge également que "la recherche académique est très hétérogène. Des instituts dédiés ont été créés pour certains domaines et sont très performants".

Quant aux entreprises, "la France a une création d'entreprises importante par rapport à l'Europe. Peut-être faut-il créer mieux, mais un peu moins", suggère-t-il.

Sébastien Michel rappelle quant à lui qu'on ne peut pas traiter tous les patients français avec des innovations. "Nous avons un outil industriel puissant sur les médicaments matures. Notre groupe, Viatris, dispose de trois sites industriels en France avec la force est d'être un peu partout sur le territoire : nous avons besoin de capitaliser sur ces savoir-faire locaux".

Un constat en même temps assorti d'une mise en garde : "Il faut faire attention à ces médicaments qui ne coûtent pas grand-chose, car nous pouvons nous retrouver en difficulté si nous perdons leur production locale".

Outre la production locale, Jacques Biot estime que "le renforcement de la politique d'achats publics est important pour la souveraineté. Il faut un acheteur public avisé, prêt à payer parfois un peu plus cher", estime-t-il.

Un avis partagé par Paul-Alan Dollinger, qui cite l'exemple d'Israël, "qui a fait la différence dans cette crise sanitaire par sa capacité à acheter et à donner accès à ses données de santé". Il regrette que de son côté, l'Europe et notamment la France aient un "principe de précaution poussé à l'extrême et cherchent à faire peser la responsabilité des effets secondaires sur les industriels et pas sur les États".

Certains éléments rendent cependant les industriels optimistes. C'est le cas par exemple du plan France Relance, qui réserve des fonds à la filière bioproduction, ou encore de la création prochaine de l'Health Emergency Response Authority (HERA), l'équivalent européen du Biomedical Advanced Research and Development Authority (BARDA) américain qui soutient la recherche en biotechnologies.

La réforme prochaine des autorisations temporaires d'utilisation des médicaments (ATU), permettra quant à elle aux entreprises de pouvoir bénéficier d'un chiffre d'affaires dès la phase II de développement.

"Nous espérons que ces bonnes mesures se prolongeront via le maintien d'un dialogue stratégique entre acteurs du privé et du public", commente Paul-Alan Dollinger.

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Commentaire 1
à écrit le 06/05/2021 à 10:22
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oui. avant la crise, la France avait les meilleurs résultats en matière de morts évitables, notamment les morts qui peuvent être évitées compte tenu des connaissances et technologies médicales disponibles (Eurostat ; Commonwealth Fund). l'Hexagone fa...

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