Isabelle Delannoy : "L'économie actuelle a rempli sa mission historique"

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Dans l'économie régénérative, nous ne renonçons pas aux objets, mais à leur possession, rappelle l'environnementaliste française, Isabelle Delannoy.
Dans l'économie régénérative, "nous ne renonçons pas aux objets, mais à leur possession", rappelle l'environnementaliste française, Isabelle Delannoy. (Crédits : DR)
[Les Grands Entretiens 3/5] Les 12 et 13 octobre prochains, La Tribune organise le Forum Une Epoque Formidable, à Lyon. L'environnementaliste française Isabelle Delannoy, qui a coscénarisé le film Home (2009, réalisé par Yann Arthus-Bertrand) et publié le livre "L’économie symbiotique" (Actes Sud, 2017), pointe les failles du système économique actuel, tout en proposant une alternative où l'économie ne serait plus "extractive", mais "régénératrice".

Vous vous préparez à participer au débat "Si, si, économie et écologie peuvent faire bon ménage", aux côtés de Gaël Giraud, le 13 octobre prochain, à l'occasion du Forum Une Epoque Formidable, organisé par La Tribune. Vous intervenez au titre de théoricienne de l'économie symbiotique. Pouvez-vous expliquer ce concept ?

"La théorie de la symbiotique est l'une des théories de l'économie régénérative. Elle est issue de l'observation de modèles productifs et techniques déjà existants. Nous nous voyons comme une espèce fondamentalement extractive, qui obligée d'extraire et d'impacter la planète pour satisfaire ses besoins. Nous avons développé les éléments d'une autre économie et avec notre production, nous pouvons régénérer les écosystèmes vivants et sociaux. Cela parait incroyable et impossible, mais c'est le cas de toutes les espèces vivantes".

Comment ce concept voit-il la question de la production humaine ?

"La théorie symbiotique montre aussi que l'économie régénérative est une économie d'abondance, pas de la rareté, d'un confort équivalent à la classe moyenne occidentale, tendant vers le zéro extraction. Mais cela, à condition que nous ne possédions plus d'objets, mais que nous en louions l'usage. C'est-à-dire qu'ils retournent aux fabricants. Nous ne renonçons pas aux objets, mais à leur possession.

Pour que cette théorie devienne possible, elle demande également à ce que tout le monde en soit acteur : les citoyens et les collectivités deviennent alors des investisseurs de leur propre système de production.

Si nous voulons éviter les formes de monopoles, typiques des économies de réseau, il faut partager la gouvernance."

Pour que les citoyens participent à cette économie, faudrait-il leur libérer du temps pour la collectivité ? Comment cela s'organiserait ?

"Ce sont les pouvoirs publics qui décident de cogérer avec les citoyens. Il y a des cas très aboutis comme à Cleveland ou Portland, où les politiques des quartiers sont décidées avec les habitants. Ce sont des villes devenues très attractives économiquement, alors qu'elles étaient en pleine crise dans les années 1990.

"Nous n'avons pas forcément besoin de temps."

Par exemple, Commown, une entreprise de location de Fair Phones et de matériel informatique, propose systématiquement à ses clients d'être coopérateurs. Vous n'allez pas forcément tout suivre, mais vous savez qui si le prix augmente, s'il y a des problèmes, des décisions à prendre, vous pourrez accéder aux comptes et aux assemblées générales. Sans compter qu'il existe des citoyens et consommateurs comme vous, qui ont peut être plus de temps, de passion et de talent pour ça, et qui le feront.

Est-ce que cela suppose de revoir le socle sur lequel sont bâties nos relations commerciales ?

"L'important, c'est que le contrôle entre les différentes parties prenantes soit exercé car cela permet de maintenir une convergence d'intérêts entre le consommateur et le fabriquant, ou le fournisseur.

"Dans le système actuel de vente, le consommateur cherche à acheter moins cher et le fournisseur à vendre le plus cher possible : c'est une opposition d'intérêts."

Une entreprise en relation directe avec ses clients et dans un intérêt convergent va aussi rester à la pointe de l'innovation en recueillant les données d'usage. On arrive à des processus industriels, d'agriculture, de vécu, qui régénèrent l'emploi tout en conservant et réinvestissant les flux d'argent sur les territoires.

Or, aujourd'hui, lorsque nous consommons dans des grandes chaînes, nous envoyons directement notre argent dans des sphères de finances et de spéculation internationales. Il ne revient presque plus en impôt ou dans l'économie réelle. Dans l'économie régénérative, au contraire, des flux d'argent s'intensifient au niveau du territoire et y restent."

Cet été, dans La Tribune et chez d'autres confrères, vous avez parlé du concept de ville régénérative. Qu'est-ce que c'est ?

"Aujourd'hui, les collectivités ont tendance à se libérer de leur foncier pour récupérer de l'argent et assurer le fonctionnement urbain. Mais elles vendent à des promoteurs qui tuent ensuite ce développement (problèmes d'emplacement des bureaux et des logement, gentrification des quartiers ...).

"Dans une ville régénérative, la ville devient co-investisseuse de ses surfaces avec les citoyens, les promoteurs et avec les activités économiques locales. Ce sont d'autres modèles de structures financières, juridiques et économiques."

La ville régénérative concerne aussi le métabolisme urbain, notamment l'eau et les déchets qui sont vus aujourd'hui comme une pollution. Par exemple, pour assurer les problèmes de ruissellement et de gestion des eaux de pluie, la technique traditionnelle consiste à faire des égouts.

Les nouvelles techniques dans des villes régénératives, sont plutôt de bâtir des jardins de pluie qui recueillent directement l'eau et l'infiltrent à la nappe. Ils permettent d'ailleurs de respecter le cycle de l'eau, de reverdir la ville et de créer des corridors qui séparent les piétons de l'espace routier, tout en ré-humidifiant la ville et en réduisant les pics de chaleur.

Peut-être réellement faire la même chose du côté des déchets, jugés comme plus polluants ?

"C'est la même chose avec les stations d'épurations, actuellement gérées à des kilomètres de la ville. Les centrales de phytoépuration qui se développent en Europe du Nord, en Allemagne, en Chine, vont permettre de traiter l'eau directement au pied des immeubles. Cela va se transformer en un parc paysager et aquatique, où les gens vont pouvoir se retrouver. Un écosystème de plantes sera installé, ce qui est très paysager, rafraîchissant et donne une eau propre et riche en nutriments, idéal pour l'irrigation agricole. Le fait de gérer autrement l'eau peut déjà complètement changer le vécu de la ville.

Le dernier volet est l'accentuation de tous les tiers lieu de l'innovation sociale : les espaces de coworking fab labs, food labs vont permettre, sur la demande des habitants, de favoriser un dynamisme social. La situation que l'on voit émerger avec la Covid-19 met d'ailleurs en exergue les failles structurelles de notre modèle et montre que l'économie actuelle a rempli sa mission historique, il faut la clore. Nous devons maintenant massivement enclencher et flécher les investissements vers cette économie régénérative."

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