[Vous avez dit vacances ? Paroles de patrons 5/5] Loïck Roche : "Éloge des congés illimités"

 |  | 776 mots
Lecture 4 min.
(Crédits : Michel Battaglia)
Cet été, Acteurs de l'économie - La Tribune sollicite plusieurs dirigeants autour de la notion des vacances. Entre dérision, plaisir, interrogation sociétale et plus-value pour l'entreprise, ces hommes et ces femmes se livrent sans fioriture. Cinquième et dernier épisode avec Loïck Roche, directeur général de Grenoble Ecole de Management et vice-président de la Conférence des grandes écoles.

Juillet. Premiers départs. Où on laisse vacant le domicile principal. D'où vacances. Des vacances, ne l'oublions pas, encore inaccessibles pour un foyer sur trois.

Hors les disparités existent : (1) entre la fonction publique et le privé ; (2) et l'on en parle trop peu, entre les cadres et les non-cadres - les cadres bénéficiant souvent d'aménagement du temps de travail, je pense au forfait-jours - ; (3) et la disparité également tue entre employés et ouvriers (les ouvriers étant les plus mal-lotis) ; le nombre de jours de congés moyen (congés payés et RTT) s'établit à environ 30 jours soit 6 semaines (Insee, enquête Emploi en continu sur l'année 2010).

Venu des États-Unis, on parle de Netflix, entreprise fondée il y a maintenant 20 ans et qui aurait mis en place cette pratique depuis... 2004 - aux États-Unis, le nombre de jours de congés payés est plus proche des 10 jours que de 30 -, le concept de vacances illimitées, pratique qui voudrait que chacun au sein d'une organisation puisse prendre autant de jours de congés qu'il ou qu'elle le souhaite, commence à faire débat.

Travailler sur les conditions de travail

Pour être tout à fait clair. Je suis pour. Et même mille fois pour. Car si parler d'entreprise libérée m'a toujours fait sourire - ou pas d'ailleurs -, car si je vois bien ce que cela recouvre, et sans revenir sur l'évidence de la nécessité de corriger l'absurde du trop de niveaux hiérarchiques, etc., user d'un tel langage, et paradoxalement à l'idée recherchée et initiale évidemment juste et intéressante est une dépossession des hommes et des femmes. Exactement comme les hommes et les femmes sont dépossédés et déresponsabilisés lorsque l'on dit c'est le système, la crise... Ainsi, et plutôt que d'entreprise libérée, je préfère que l'on parle d'hommes et de femmes plus libres dans leur travail. En capacité accrue de décider, de s'organiser, d'expérimenter, de penser autrement, d'innover et même d'inventer.

Pour cela, et c'est ce qu'il faut faire, nous devons continuer de travailler sur les conditions mêmes du travail. Conditions qui, parce qu'elles participent du bien-être individuel doivent aussi participer de la performance collective - ce que nous ne devons jamais perdre de vue. Parmi ces conditions : l'espace et le temps. Interroger l'espace, c'est interroger les formes de travail hors l'espace même à l'origine dédié. Interroger le temps, c'est interroger l'articulation temps travaillés et temps non travaillés et donc, à un moment donné, les jours de congés.

Illimitées mais encadrées

Une condition cependant, mais expresse, lorsque l'on parle de "vacances illimitées" : que les choses se déroulent dans un cadre. Dit autrement, hors de question que chacun fasse ce que bon lui semble. Comme la liberté de chacun s'arrête là où celle des autres commence - comme la liberté d'expression pour être la plus totale possible ne peut exister que dans un cadre et donc... dans des limites ; hors celles-ci, le risque est toujours le risque de la barbarie, la loi du plus fort prenant toujours place là où justement il n'y a plus de lois - le nombre de jours de congés, que l'on veut "illimité", connaît une limite : ne jamais excéder la possibilité pour ceux et celles avec qui je travaille, de prendre eux-aussi un nombre de jours de congés au plus près de leurs aspirations.

Plus précis, quel est ce cadre ? Tout d'abord et cela fait évidence, l'atteinte de mes objectifs. Mais aussi, l'accord de mon manager. Garant des bons équilibres. À commencer par le respect de la loi. Que tout le monde prenne déjà ses jours de congés définis par la loi (je considère en effet qu'un temps de congé minimal est indispensable à la bonne santé des hommes et des femmes et donc à leur intégrité). Veiller ensuite au sein des équipes à la bonne équité. Que tous s'autorisent d'eux-mêmes à prendre les jours de congés qu'ils estiment importants de prendre et non que quelques-uns seulement le fassent. Etc.

Si avec le temps, avec les premiers retours d'expérience, avec les premières difficultés rencontrées, il conviendra naturellement de corriger ce qui devra l'être, parce que le concept de "vacances illimitées" pose en préalable la confiance a priori, et non a posteriori, que dirigeants et managers doivent placer dans les hommes et les femmes qu'ils dirigent, nous tenons-là, me semble-t-il, une innovation majeure qui participe à la dignité de toutes et de tous.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :