"Il faut réinventer le capitalisme actuel", (Gonzague de Blignières, Raise)

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Spécialiste du « private equity », Gonzague de Blignières prône une évolution du capitalisme et un partage plus équitable des ressources. Une position qu'il défendra lors de la cérémonie Transformons la France.

Vous avez bouleversé le monde financier en créant en 2013, avec Clara Gaymard, la société d'investissement Raise. Quelle était votre ambition ?

Nous avions comme conviction, avec Clara, qu'il fallait réinventer le capitalisme actuel pour mettre fin à ses effets pervers : le court-termisme, le populisme, la recherche de l'euro de plus qui est toujours l'activité principale des financiers. En 2012, en plein milieu d'une crise de french bashing, nous nous sommes demandé s'il n'était pas temps de plaider en faveur d'une économie bienveillante, où l'on arrêterait d'opposer générosité et profit. Nous avons ainsi voulu inventer un business model dont l'ADN intrinsèque est la générosité ET le profit.

Bien que ce ne soit pas encore le cas dans le monde de la finance, nous nous sommes rendu compte que d'autres entreprises le faisaient également, à leur manière. Par exemple, l'entreprise Nature & Découvertes donne depuis sa création 10 % de ses résultats nets à une fondation dédiée à la protection de l'environnement. Il existe de nombreuses initiatives de ce genre, mais, j'insiste, pas encore dans le milieu de la finance.

Quel est le mode de fonctionnement de Raise ?

Il s'agit d'un écosystème vertueux où les équipes d'investissement (Raise Investissement, Raise Ventures, Raise Reim) donnent 50 % de leur intéressement au fonds de dotation que nous avons mis en place en interne, et dont l'objectif est d'accompagner les jeunes entreprises en phase de développement post-amorçage.

Quels sont les critères de sélection ?

Pour Raise Investissement, il faut être une ETI avec, au moins, 5 millions d'euros de résultat d'exploitation. Nous devons pouvoir investir entre 15 et 40 millions d'euros, tout en restant minoritaires. Nous n'avons pas de secteur d'activité privilégié, nous sommes dans tous les domaines, sauf la biotech. Nous apprécions particulièrement les dossiers où nous pouvons renforcer le manager. Quant à Raise Ventures, l'équipe investit des tickets de 500000 euros à 7 millions d'euros, toujours en minoritaire, dans des sociétés innovantes, scalables, avec un fort potentiel de développement à l'international. Enfin, Raise Reim recherche des actifs immobiliers tertiaires principalement parisiens à redévelopper. Côté fonds de dotation, il y a bien entendu des exceptions mais nous demandons aux startups d'avoir au minimum 250 000 euros de chiffre d'affaires et d'exister depuis au moins dix-huit mois.

Cinq ans après la création, quel est le bilan ? Avez-vous démontré que votre idée d'un nouveau capitalisme pouvait fonctionner ?

Nous ne nous attendions pas, avec Clara Gaymard, à un bilan aussi positif. 63 actionnaires, provenant notamment du CAC 40 et des grandes familles françaises, nous ont confié près de 1 milliard d'euros. Nous avons investi 250 millions d'euros dans plus de 18 entreprises et nous avons déjà effectué cinq sorties, toujours dans cet esprit de bienveillance et de respect du manager. Nous avons fait également cinq acquisitions d'immeubles (28000 mètres carrés dans Paris). Sur notre métier de Venture, nous avons injecté 20 millions d'euros dans huit deals, bientôt neuf. Nous avons aussi un fonds d'impact d'une centaine de millions d'euros. Le premier deal devrait avoir lieu dans les prochaines semaines.

Au coeur de tout cela, notre fonds de dotation RaiseSherpas a collecté, depuis que nous existons, près de 25 millions d'euros. Elle a reçu 2 500 entrepreneurs et en accompagne individuellement, dans des programmes sur mesure, près de 240 via des prêts d'honneur de 100 000 euros à taux zéro, des programmes de mentorat avec des grands groupes et des experts de cabinets de conseil. Sans avoir à faire la quête, nous avons créé ce fonds de dotation grâce à la simple générosité de l'équipe. C'est unique au monde. Et j'irais même plus loin : cette bienveillance nous a rendus meilleurs sur nos métiers, car les dossiers viennent sans doute plus facilement vers nous, et les porteurs de projets savent que nous nous inscrivons dans une démarche à long terme.

Vous avez 27 entreprises du CAC 40, de nombreuses grandes familles d'entrepreneurs parmi les actionnaires de Raise Investissement. Ils ont investi à vos côtés, mais sont-ils vraiment dans une démarche d'économie bienveillante au sein de leur propre business ?

Je pense qu'ils adhèrent tous, individuellement, à cette démarche d'économie bienveillante. Je ne vois pas, parmi eux, quelqu'un brandissant un drapeau noir, quelqu'un qui serait le mauvais élève. La bienveillance, l'écologie sont des postulats inébranlables de la nouvelle génération, mais les grands groupes ont leur histoire, c'est plus difficile. Cela étant, même si certains sont en retard, ils avancent pour la plupart dans la bonne direction.

L'année dernière, vous avez lancé le Mouvement pour une économie bienveillante (MEB) ? De quoi s'agit-il ?

Nous pensons que tout est mieux si vous partagez une partie de vos bénéfices, de votre chiffre d'affaires, de votre temps au profit d'une cause d'intérêt général. Nous pensons que tout est mieux si vous impliquez surtout vos salariés. Pourquoi ? Les salariés trouvent un sens, les clients sont satisfaits de trouver une éthique derrière les produits qu'ils consomment. Tout le monde s'y retrouve dans une économie bienveillante. C'est vrai à titre individuel et c'est vrai au niveau de l'entreprise. Avec Raise, nous avons prouvé que c'était possible. Nous étions donc légitimes pour emmener d'autres citoyens dans cette aventure. Nous avons avec nous près de 4 600 citoyens signataires, des startups aux grands groupes.

Quel est l'enjeu de ce mouvement ?

L'ambition est-elle politique ?

Non, certainement pas. Il s'agit d'un mouvement de société. C'est le sens de l'histoire d'adopter un modèle généreux. Nous avons lancé une consultation citoyenne auprès de 530 000 personnes à travers toute la France. Nous posions une question :

« Comment agir pour rendre notre économie plus bienveillante ? » Cette consultation a été clôturée il y a peu, et nous avons récolté 125 000 contributions. Nous travaillons actuellement avec le gouvernement pour en faire une restitution lors du prochain G7. L'idée est de montrer que, bien entendu, l'État a encore des progrès à faire, mais c'est aussi aux entreprises de se mobiliser à travers, pourquoi pas, un drapeau commun, celui du MEB. Nous souhaitons lancer une plateforme pour permettre aux entreprises de déceler des associations ou jeunes entreprises qu'elles pourraient soutenir dans leur entourage.

Avez-vous l'impression d'être un ovni dans le monde de la finance ?

Très sincèrement, oui... En revanche, je note une vraie évolution dans le souci de l'impact.

Quel est votre regard sur le capitalisme actuel ? Selon vous, comment celui-ci devrait-il évoluer ?

J'ai vécu la crise de 2008. Le capitalisme tel qu'on l'avait construit jusqu'ici a reçu une énorme baffe. Avec un risque systémique colossal. Pourtant, douze ans après, tout est comme avant... Même ce risque énorme n'a pas fait peur aux mauvais réflexes du capitalisme. En conséquence, comme pour l'écologie, il faut que certains, nous et d'autres car nous ne sommes pas les seuls, mettent en place des systèmes vertueux et « disruptent » toute l'économie. Le capitalisme doit évoluer, car sa version pure et dure ne fonctionne plus. Aujourd'hui, la moitié de la richesse mondiale peut trouver place dans un bus ! C'est un énorme problème, non ?

Est-ce que les jeunes arrivant sur le marché du travail ne sont pas déjà dans cette nouvelle mouvance prônant une économie plus bienveillante ? Petit à petit par la force du renouvellement des entrepreneurs, n'allons-nous pas de toute façon aller vers un système plus équitable ?

Effectivement. Les startups qui s'installent sur la Tech for Good, par exemple, démarrent désormais avec le good et regardent seulement par la suite comment elles peuvent mettre en place un business model autour. La plupart des startups se destinent désormais à améliorer le vivre ensemble. Soit par la santé, soit par l'éducation, soit par les déplacements, etc. À chaque fois, tout part d'un désir d'améliorer le vivre ensemble, d'être respectueux de la planète... Les jeunes ne cherchent plus l'argent mais le sens. Pour les entreprises traditionnelles, il devient difficile d'attirer ces jeunes sans donner un véritable sens à leur action.

Est-ce que ces jeunes entrepreneurs et les entrepreneurs plus « anciens » peuvent tout de même trouver un terrain d'entente ?

Un terrain d'entente, je n'en sais rien. Mais un terrain d'épanouissement, oui, cela, j'en suis certain !

Est-ce que cette économie bienveillante que vous défendez est accessible à toutes les entreprises, quelle que soit leur taille ? Y compris pour celles dont les marges sont très réduites ? Y compris pour les artisans ?

Je pense que les artisans et les petites entreprises fonctionnent avec cet état d'esprit, mais d'une manière différente des grands groupes. Par exemple, mon boulanger donne beaucoup de son temps. Il forme gratuitement des jeunes apprentis pâtissiers. Tous les artisans que je connais dans mon village du Morbihan se comportent naturellement comme ça. Ils donnent de leur temps. C'est d'ailleurs ce qui me rend optimiste sur l'avenir d'un monde compliqué. Je crois que la nature fondamentale d'un entrepreneur est justement la générosité.

Avec le MEB, nous voulons remettre en avant cette générosité, cette empathie vertueuse qui est une force motrice beaucoup plus profonde que de gagner énormément d'argent, puis de revendre. Nous voulons en faire une véritable démonstration économique.

Cette évolution que vous espérez devrait réconcilier l'opinion avec les grands groupes...

Dès lors que vous avez cette démarche, qui n'est pas facile car les contraintes quand on est en Bourse notamment sont complexes, l'opinion porte un regard positif. Regardez Danone, par exemple. L'opinion française est plutôt bonne. Avec Monsanto, en revanche, ce n'est pas la même chose...

L'entreprise du futur, c'est quoi ?

Pour moi, l'entreprise du futur, quelle que soit sa taille, aura inscrit dans son ADN le fait de partager une partie de ses ressources et d'en faire un projet fédérateur pour ses collaborateurs. Elle aura compris que l'impact qu'elle a et l'environnement social et sociétal font partie de son business. Elle sera pleinement intégrée à son environnement.

Quelle est la place de la religion dans votre démarche ?

Je suis catholique pratiquant, mais cela ne concerne que moi. Et si cela n'avait pas été le cas, j'aurais fait la même chose, j'en suis sûr. Ce n'est pas une question de religion mais de valeurs humanistes. Même si après nous, il n'y a plus rien, autant mieux vivre ensemble. C'est universel, ce n'est pas une question de foi !

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Commentaires
a écrit le 13/06/2019 à 11:13 :
Bravo pour cet engagement et ce superbe résultat qui fait avancer les mentalités !
A quand un département de Raise pour aider les jeunes associations qui s’occupent des oubliés de la société ?

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