Pierre Janot, avocat : "peut-on envisager une justice sans hommes ? "

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(Crédits : DR)
Inscrit au barreau de Grenoble depuis 23 ans, Pierre Janot est avant tout un avocat spécialisé dans le droit du travail. C'est en se nourrissant de sa vision du terrain au quotidien qu'il a eu l'idée de produire un roman d'anticipation, où la justice serait rendue par un système basé sur les algorithmes. Décryptage d'un basculement vers une autre époque, qui ne serait pas si lointaine, d'après son auteur.

Dans votre livre "Lex humanoïde, des robots et des juges " publié aux éditions Thot, vous affirmez tenir votre inspiration de votre parcours personnel... Pour quelle raison ?

Je suis avocat de formation depuis 23 ans et j'ai commencé à l'ancien palais de justice, pour poursuivre ensuite à la nouvelle cité judiciaire. J'ai été, comme mes confrères, témoin de l'évolution du droit, des instances et des rapports entre les magistrats et mes confrères. C'est plutôt un livre "témoignage", car je constate aussi des salles d'audience de plus en plus vides, des confrères désabusés avec des pertes de vocation...

Comment est venue l'idée de ce roman d'anticipation ?

Nous sommes dans une époque où le ministère de la Justice travaille sur la numérisation et la digitalisation des décisions de justice et j'ai eu envie de me questionner sur la justice prédictive sur la base d'une fiction.

Ainsi, quelle que soit la matière, le ministère souhaite numériser les décisions rendues et permettre de faire des requêtes sur ces éléments de décisions pour arriver à des statistiques. L'idée était donc de voir si cela va permettre de rationaliser l'exercice ou au contraire, d'uniformiser les choses, demain.

Et c'est bien cela notre angoisse : que cela enlève au juge le soin d'arbitrer, de tenir compte des éléments de personnalité, des conditions, des situations...

Vous avez imaginé un monde où la justice est rendue par Cujas, un système expert qui a remplacé les hommes...

J'ai mis deux années à essayer de synthétiser et de construire une histoire autour de différentes questions qui sont parfois devenues de vraies actualités : le droit d'expression à venir, mais aussi la mort de Johnny au Panthéon, ou encore le fait de regarder les femmes avec trop d'insistance que l'on pourrait considérer comme de l'agression... J'ai puisé des références dans les romans de Georges Orwell, les dessins de Moebius... Grâce à ce livre, j'ai été invité à participer à des table-rondes à l'institut polytechnique de Lyon, ou à la faculté de droit de Grenoble.

Vous revendiquez une vision dystopique...

Je me suis projeté dans un monde où la justice serait déjà rendue par des algorithmes et où la justice serait déjà totalement déshumanisée, où l'on n'écoute plus la parole des avocats. On se retrouve dans un procès à la Kafka où l'on ne sait plus qui prend les décisions.

L'idée est de se questionner sur le fait que l'intelligence artificielle puisse conseiller les hommes demain : serons-nous toujours dans une démocratie si les ordinateurs maîtrisent davantage les règles que nous ? Car dans un monde qui serait rendu aussi complexe, on ne serait plus capable de faire la synthèse du droit. Cela aboutit à une vraie question sur l'utilisation du progrès dans le développement moderne et sur l'accessibilité et l'intelligibilité du droit.

Vous signez là un livre qui se veut militant ?

L'objectif est surtout de provoquer un débat au sein de la profession, et de sensibiliser les personnes qui s'intéressent à ces problématiques, avec l'avènement de l'intelligence artificielle et des technologies qui vont faire plus que venir s'inviter, mais aussi parfois se substituer aux juges, aux notaires, aux greffiers...

C'est l'occasion de se demander si l'on peut envisager une justice sans hommes. Car ce qui caractérise l'être humain, c'est son libre arbitre. L'idée n'est pas tant d'apporter une réponse que de susciter le débat. Il ne faut pas oublier d'écouter les gens, sinon ils se détourneront tout simplement du système judiciaire.

On avait jusqu'ici l'impression que, comparé à d'autres secteurs, la justice était plutôt épargnée par l'arrivée du numérique : est-ce réellement le cas ?

On pouvait avoir l'impression qu'elle était moins concernée que d'autres, mais je dirai qu'au contraire qu'elle l'est peut-être même plus ! Car on s'aperçoit que l'intelligence artificielle a désormais autant d'impact sur les cols blancs et les cols bleus et que demain, des professions comme les journalistes, mais aussi le milieu des finances ou les salles de marché auront des opérations pilotées par des algorithmes.

Ceux qui estiment que le progrès enlève uniquement le travail rébarbatif ont seulement en partie raison. On est arrivés à une intelligence artificielle qui apprend par elle-même et qui détiendra les clés des compétences et des savoirs.

A partir de là, l'une des questions à se poser est de savoir si l'on doit donner un statut juridique aux robots. Si non, ces derniers n'auront pas non plus de devoirs...

Ces évolutions impliqueront-t-elles nécessairement un bouleversement du droit du travail ?

Tôt ou tard... C'est un peu comme lorsqu'on a avancé sur la question des espèces animales, en leur reconnaissant un début de personnalité juridique. Cela va arriver un jour pour les robots, mais posera aussi des questions éthiques. Des sociétés travaillent déjà sur un être amélioré, mi-robot mi-homme : comment encadrera-t-on cela ?

Selon vous, les changements pourraient apparaître plus rapidement qu'on ne le croit ?

Cela a déjà commencé ! On voit déjà apparaître un logiciel prédictif, destiné aux compagnies d'assurances et aux banques, qui leur permettra de calculer les indemnités appliquées en cas d'accident de voiture en prenant en compte par exemple des critères comme le temps d'incapacité de travail par exemple pour calculer les règlements de sinistres.

Bien que cela n'empêche pas les recours, la compagnie pourra opposer au plaignant les statistiques et les indemnités pratiquées dans le même cas que lui, ce qui pourrait à terme freiner le nombre de recours.

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