P. Desamais (Isara) : "Innover est la seule solution pour relever les défis alimentaires du XXIe siècle"

Le directeur général de l'Isara-Lyon (100 salariés, 900 élèves), évoque les projets de l'école d'ingénieurs en agriculture, alimentation, environnement et développement rural. Parmi les objectifs affichés, susciter et accompagner l'envie d'entreprendre des étudiants avec son incubateur. Car il en est de "la responsabilité de l'établissement" de les aider à "impulser le changement". Pascal Desamais livre son analyse des enjeux de cette filière, qui s'étend de la fourche à la fourchette, et qui peuvent se résumer en une question : comment nourrir les futurs 9 milliards d'habitants à horizon 2050 tout en préservant l'environnement et en faisant en sorte que les agriculteurs gagnent leur vie. La clé, elle, réside en un verbe : innover.

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(Crédits : DR)

ACTEURS DE L'ECONOMIE - LA TRIBUNE. Alors que l'Isara-Lyon va prochainement célébrer ses cinquante ans, quels sont ses grands axes de développement, et avec quelles ambitions ?

PASCAL DESAMAIS. Les projets que nous comptons mener au cours de cette année s'inscrivent tous dans notre plan stratégique Isara 2020, dont l'objectif principal est de poursuivre le développement de l'école pour en faire un établissement de référence dans notre domaine. La formation, les activités de recherche et la prestation de service aux entreprises en sont les trois piliers.

Dans le cadre de ce projet stratégique, nous avons également défini notre développement sur deux sites : Lyon et Avignon. Au sein de ce dernier, nous nous appuyons sur l'Isema, un établissement que nous avons repris il y a une dizaine d'années. Nous y avons implanté, lors de cette rentrée, notre formation d'ingénieur. Pour l'instant, nous nous concentrons sur cette ouverture avant d'envisager conquérir le quart sud-est. D'autant plus que nous avons encore du travail à Lyon, avec la diversification de notre offre de formation sur la fin du cursus, qui passe par la question de l'intégration du numérique dans l'agriculture mais aussi dans l'agroalimentaire.

A-t-il fallu repenser les programmes face aux évolutions constantes de ces deux secteurs ? Comment vous êtes vous adaptés aux mutations professionnelles en cours ?

Nous nous sommes toujours adaptés : notre taux d'employabilité frôle les 80 % au moment de la remise des diplômes, et 95 % six mois plus tard. Des résultats liés à notre veille constante sur le monde professionnel pour percevoir quels sont les signaux forts, ou faibles.

Cette veille nous a permis d'anticiper les évolutions autour de l'agro-écologie. Nous avons créé un master spécialisé autour de cette thématique il y a dix ans, alors même que personne n'en parlait. Nous nous intéressons actuellement à la façon dont nous pouvons transformer cette matière première en des produits agroalimentaires qui préservent les ressources naturelles, dans cette logique de la fourche à la fourchette.

Vous avez également une politique volontariste à l'international, avec des parcours bi-diplômants par exemple. En quoi est-ce devenu essentiel, dans ces secteurs de l'agriculture et de l'agroalimentaire, d'être tourné vers l'étranger ?

Les enjeux qui nous attendent - nourrir les futurs 9 milliards d'habitants à horizon 2050 tout en préservant l'environnement et en faisant en sorte que les opérateurs gagnent leur vie - ne se gèrent pas qu'à Lyon. Les problématiques auxquelles nous sommes confrontés sont à la fois mondiales et très locales. De fait, nos futurs diplômés, même s'ils travailleront peut-être en France, vont devoir échanger avec l'étranger. Ils doivent comprendre comment fonctionne le monde, car pour faire bouger la France, il faut comprendre ce qui se passe ailleurs, dans des pays comme la Chine ou le Brésil.

Aussi, au cours de notre cursus de cinq ans, les étudiants doivent au moins effectuer un semestre à l'étranger, en stage ou en séjour d'étude. Nous avons plus de 150 accords d'échange avec des universités partout dans le monde, grâce à une fédération nationale qui regroupe, avec nous, l'Isa de Lille, l'Esa d'Angers et l'école d'ingénieur de Toulouse. Créer cette fédération nous a permis de mutualiser nos accords à l'étranger, d'accéder à de plus importantes universités et d'offrir de véritables partenariats. Si nous y étions allés seuls, ces universités étrangères nous auraient peut-être regardés de haut.

Outre l'aspect formation, le volet recherche, basé sur deux thématiques, l'agro-écologie et les systèmes alimentaires durables, est-il également amené à évoluer dans les années à venir ?

L'Isara étant une école d'ingénieur, nos activités de recherche sont appliquées, en réponse à des besoins des milieux professionnels, et parfois en partenariat avec eux. Nous sommes une interface entre la recherche fondamentale d'un côté, et la mise en application sur le terrain par les entreprises, de l'autre.

Les 18 enseignants-chercheurs de l'Isara, répartis sur trois unités de recherche, travaillent sur les questions liées à l'agroécologie et les systèmes alimentaires durables. Mais notre objectif est de financer de plus en plus de doctorants. Pour l'heure, le budget de la recherche est de 1,5 million d'euros, un montant en augmentation. Nous avons cette volonté d'augmenter le volume des activités, et de diversifier les sources de financement, notamment au travers de financements privés. Mais nous continuons à répondre à des appels d'offres publics ou européens.

A ce sujet, quel est votre point de vue sur le statut de chercheur-entrepreneur, qui peut être un véritable levier d'innovation ?

Notre pool de chercheurs n'est pas très important. Aujourd'hui, aucun n'est devenu entrepreneur, notamment car ils se concentrent sur l'activité conseil. Nous n'avons pas une politique volontariste dans ce domaine, car nous avons préféré cibler la question de l'entrepreneuriat vers nos élèves. Nous devons cependant encourager cette démarche. Cela suppose un véritable changement de posture. L'entrepreneuriat est parfois considéré comme une sortie de secours, à l'heure où il est difficile de voir ses recherches financées. C'est un sujet abordé notamment dans la Comue Université de Lyon, mais les choses avancent doucement.

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L'entrepreneuriat est donc régulièrement mis en valeur dans vos parcours étudiants. Ce qui laisse penser que l'ingénieur de demain est celui qui entreprend. En 2008, l'Isara lançait son incubateur, l'Agrapole. Depuis 17 sociétés ont été créées. Quelles sont aujourd'hui les ambitions de cette structure d'accompagnement, dans un secteur encore perçu comme traditionnel ?

Depuis cinq ans, nous sommes plus particulièrement acteur de l'innovation et de l'entreprise avec la création de notre incubateur. Nous sommes actuellement en train de développer sa capacité d'accueil, afin de passer de 5-6 projets accompagnés par an à dix. Ce doublement répond à une demande accrue mais cela fait aussi partie de notre vocation d'appuyer le développement économique de notre filière. Nous allons également changer le modèle d'accompagnement des entreprises incubées, afin qu'il soit plus personnalisé. Certains ont un besoin d'accompagnement sur le plan technique, d'autres sur la mise sur le marché...Pour ce faire, nous allons nous appuyer sur des chefs d'entreprises pour coacher les incubés.

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Avoir un incubateur performant est-il nécessaire pour le rayonnement de l'école au niveau national ?

Devenir le pôle d'entrepreneuriat de référence est notre objectif. Aujourd'hui, l'Agropole d'Agen travaille sur ces questions, et mon avis est que l'Agrapole et l'Isara sont également en train de devenir une référence, grâce à des projets comme Ici & Là ou La Fraicherie. Depuis la création de l'incubateur, 17 entreprises se sont formées, sur 30 projets accompagnés, ce qui a permis la création de 134 emplois. Nous participons donc bien au développement économique.

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Mais cela ne peut se faire qu'en travaillant en réseau avec d'autres structures, d'où la mise en place du réseau Foodtech en Auvergne-Rhône-Alpes, réseau thématique de la French Tech. Il vise à créer un écosystème qui puisse favoriser l'émergence de startups dans nos domaines. L'idée est que certains deviennent des pépites, des ETI qui créent de l'emploi. Ce n'est qu'en faisant fonctionner tous les acteurs que l'activité peut émerger.

Jérôme Zlatoff, responsable innovation de l'Isara, a d'ailleurs été nommé référent de la Foodtech lyonnaise en juillet 2016. Comment s'explique la multiplication du nombre de startups autour de cette thématique ?

Cette accélération est sans doute liée à la prise de conscience que pour relever les défis, répondre aux enjeux du monde d'aujourd'hui et de demain, il faut innover. En parallèle, plusieurs dispositifs ont été mis en place afin d'accompagner des personnes ou entreprises. Nous agissons dans un secteur qui innove depuis longtemps, mais jusqu'à présent, les équipementiers ou industriels de l'agroalimentaire étaient les uniques moteurs de cette innovation.

L'écosystème en Auvergne-Rhône-Alpes est-il suffisamment dynamique pour permettre l'émergence de ces innovations ?

Il existe une véritable dynamique. L'ensemble des structures - entreprises, acteurs publics, établissements de l'enseignement supérieur - ne travaillait pas toujours ensemble, même s'il existait des partenariats. L'enjeu est par conséquent de faire fonctionner l'ensemble des intervenants au service des projets des entreprises. Nous devons également faire face à un vrai défi au niveau régional : il faut que les acteurs auvergnats et rhônalpins travaillent davantage ensemble.  Le Bivouac à Clermont-Ferrand peut participer à se rapprochement.

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Qu'en est-il des politiques publiques ?

Au niveau de la région Auvergne-Rhône-Alpes, nous sommes en attente. Le schéma d'enseignement supérieur, de recherche et d'innovation est sorti, et pour l'instant, les lignes directrices sont intéressantes car il est prévu de favoriser les entreprises au travers de pépinières ou d'accélérateurs. Maintenant, il faut passer aux actions opérationnelles. Par ailleurs, l'agroalimentaire et l'agriculture figurent parmi les huit thématiques prioritaires au niveau économique de la région. Les conditions sont bonnes pour l'instant.

Au niveau de la métropole de Lyon, le projet de Cité de la gastronomie va permettre à Lyon d'être identifié comme une place importante dans ce secteur. Or l'Isara est l'un des acteurs de ce dispositif. La visibilité collective ne peut que renforcer la visibilité individuelle de chacune des structures.

Isara

Alors que la famine touche encore l'Afrique, que le continent connaît "la pire crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale", il semble impossible de répondre à l'ensemble des enjeux que vous avez cités, à savoir nourrir la planète tout en la préservant et en permettant à l'agriculture de gagner sa vie ?

L'innovation est la réponse. Il est vrai qu'aujourd'hui, à l'heure où un milliard de personnes souffrent de malnutrition, il semble impossible de pouvoir nourrir 9 milliards d'habitants. Mais il faut se mettre en marche pour que cela le devienne. L'Afrique, qui souffre déjà de la famine, va se peupler de manière encore plus importante. Nous devons travailler sur cette question du continent africain sinon, nous allons au devant de grands troubles à l'échelle de la planète, au niveau géopolitique.

C'est pourquoi nous développons des projets avec le Maroc. Nous aimerions ensuite travailler avec d'autres pays de l'Afrique subsaharienne.

Selon vous, quelles solutions peuvent, de façon concrète, être apportées pour que les agriculteurs retrouvent un niveau de vie décent ?

Notre système est mondialisé, avec des coûts de matières premières fluctuants. Dans nos domaines, les phénomènes climatologiques ont une influence sur la production, et par conséquent sur la rapport entre l'offre et la demande et, in fine, sur les prix.

Aujourd'hui, les filières lait ou céréales sont en tension à cause du prix des matières premières et les agriculteurs éprouvent des difficultés à tirer un salaire. Mais d'autres s'en sortent mieux : ce sont ceux qui arrivent à valoriser leur production via des circuits spécifiques, que ce soit les circuits-courts, les AOP, AOC ou encore le bio. Plus les agriculteurs opèrent sur des niches, plus ils arrivent à tirer leur épingle du jeu. Il faut désormais réfléchir à la façon dont nous pouvons accompagner nos agriculteurs.

Lors d'une conférence sur l'agriculture de demain, Jérémy Decerle, président des Jeunes agriculteurs, indiquait : "Si les agriculteurs ont manqué quelque chose, c'est bien en terme de distribution : aujourd'hui d'autres le font à notre place". Partagez-vous ce constat  ?

Pour les agriculteurs qui sont entrés dans les réseaux de grande et moyenne surface la situation est compliquée, car ils sont dépendants et les prix ne sont pas tirés vers le haut. Mais d'autres réseaux, comme Grand Frais, favorisent de vrais partenariats avec les producteurs, et valorisent leur production dans la mesure où ils respectent un cahier des charges de qualité. Les produits sont certes plus chers, mais le choix n'est pas le même. Maintenant, tout le monde ne peut pas s'offrir une salade à cinq euros, il faut pouvoir vendre à tout le monde. C'est pourquoi il faut plusieurs modèles de production, mais aussi de distribution.

Les circuits-courts sont-ils la solution ?

Il s'agit d'un des modèles, mais il n'est pas le seul. Ce type de réseau n'intéresse pas tous les consommateurs et producteurs. Beaucoup de magasins de producteurs se sont implantés, mais tous ne fonctionnent pas : vendre est un autre métier. Il est nécessaire de trouver diverses sources de valorisation et de distribution. Et cela passe par l'innovation. Un agriculteur est un chef d'entreprise qui développe une activité. Et comme pour toute entreprise, celles qui avancent sont celles qui innovent.

De l'agriculture à l'agroalimentaire, de la fourche à la fourchette, quels sont les enjeux qui attendent la filière dans les dix ans à venir ?

L'enjeu environnemental est sans doute celui qui va le plus se développer. Mais cela ne signifie pas qu'il faudra uniquement produire des aliments biologiques. Il faudra également trouver des solutions pour que l'agriculteur s'en sorte économiquement, et imaginer des méthodes qui permettent de produire au moins autant tout en préservant les ressources naturelles. Alors les engins doivent améliorer la qualité du métier des agriculteurs mais ils doivent aussi encourager le développement de l'agro-écologie.

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Au Brésil ou en Chine, l'agriculture se modernise beaucoup et rapidement. L'agro-écologie trouve sa place, y compris dans les grandes exploitations. En tant qu'établissement d'enseignement supérieur et de recherche, nous avons réelle responsabilité car nous formons les jeunes de demain, qui vont impulser ce changement.

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