Cleantech : "Les grands groupes doivent propulser les startups"

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Les cleantechs, ces procédés à base de ressources naturelles qui améliorent l’efficacité et la productivité, peuvent-elles révolutionner l'industrie, et contribuer à la protection de l'environnement ? À l'occasion du Cleantech Forum Europe, qui se déroule à Lyon, Albin Jourda, expert et fondateur de la plateforme French Cleantech, détaille les grandes évolutions de ce secteur émergeant : investissement, process, innovation, relations entre startups et grands comptes... Un entretien qui éclaire les enjeux d'un secteur pesant, en France, déjà un million d'emplois et 85 milliards d'euros de production, selon une étude publiée en 2015.

Acteurs de l'économie - La Tribune. Quelle analyse faites-vous de l'écosystème cleantech lyonnais ?

Albin Jourda, fondateur de la plateforme French Cleantech. À mon sens, la force de Lyon réside dans deux facteurs importants. Le premier, c'est que le territoire a pu compter sur une vision politique et prospective, au-delà des partis ou des choix partisans.

Cette vision s'est notamment articulée autour d'une rénovation urbaine qui a permis de rassurer et de convaincre les citoyens sur ces changements, de leur montrer que les cleantechs peuvent s'insérer dans la vie des gens, que ces nouvelles technologies sont positives dans leur quotidien. Ainsi, l'écologie n'est pas punitive mais apparaît au contraire davantage positive. Pour y parvenir, cette vision nécessitait également un fort engagement politique dans l'innovation et l'entrepreneuriat.

Le deuxième atout s'inscrit dans l'historique tissu industriel lyonnais. La rencontre, à la confluence de ces deux univers - secteur industriel et innovation - constitue assurément, pour Lyon, la force de demain dans le domaine des cleantechs.

Quel levier représentent les cleantechs pour l'économie traditionnelle ?

Elle peut s'intégrer à au moins 11 secteurs. Pour un grand nombre d'industries traditionnelles, c'est une opportunité fantastique de convertir leurs activités vers des segments aujourd'hui porteurs.

Ce mouvement se constate dans de nombreuses industries. À titre d'exemple, la semaine dernière, j'ai suivi une entreprise qui développe des molécules naturelles pour l'industrie cosmétique. Un interlocuteur me disait que, sur le marché B2C, les grands donneurs d'ordre du secteur ont modifié leur cahier des charges. Ils demandent désormais des produits naturels. Ils révolutionnent ainsi leurs procédés de production en intégrant des méthodes et produits clean.

Cet exemple démontre que les cleantechs arrivent à maturité, avec une reconnaissance de l'industrie chimique à la production d'énergie, jusqu'à la ville intelligente et aux matériaux.

La technologie s'affine. Mais les grandes entreprises sont-elles prêtes à s'en emparer ?

L'un des changements qu'on observe, c'est que la plupart des grands groupes ont tous monté un fonds d'investissement, dont une partie est dédiée aux cleantechs. C'est un signe fort du changement.

Mais, un certain nombre de grands comptes, notamment Français, ont du mal à réagir. Notamment, parce que ces innovations et défis remettent en cause leur business model. Les grands groupes ont longtemps vécu sur une rente, de services ou de production de biens. Aujourd'hui, certains voient leurs intérêts concurrencés par des cleantechs. Pour illustrer, imaginons un producteur d'énergie qui voit arriver sur le marché une jeune pousse qui propose, elle, une optimisation de la ressource énergétique.

Les grandes entreprises doivent donc se réinventer, proposer différemment de la valeur.

Mais il y a également une approche culturelle à considérer. Les grands comptes ont en tête ces nouvelles technologies développées par des entreprises innovantes. Mais les process, au sein des géants, sont trop lents et compliqués à mettre en œuvre.

Les grands groupes bougent-ils pour une question de responsabilité sociale et environnementale et écologique, ou davantage pour une nécessité commerciale ?

Ils bougent, car le monde bouge. Partout on observe une attente du marché final, qui fait que la fluctuation du prix de l'énergie perturbe beaucoup trop le business. Ces fluctuations sont dues à la raréfaction des matières premières, à des tensions géopolitiques, etc.

Il existe alors deux choix : soit ils subissent, soit ils anticipent. Les vainqueurs de demain sont ceux qui anticipent. C'est maintenant au grand groupe d'accélérer dans leur process, s'ils souhaitent démontrer qu'ils ne veulent pas subir.

Ainsi, dans cette logique de compétition, quels peuvent être le rôle des startups ? Comment imaginer leur relation avec ces grandes comptes ?

Il y a encore de l'inertie dans les grands groupes, du fait de la hiérarchie et de la difficulté de prendre des décisions. C'est un facteur à régler aussi bien pour elle, mais aussi pour leur collaboration avec les startups.

Car, à partir du moment où des discussions sont lancées avec ces jeunes entreprises, ces dernières peuvent être mises en difficulté. La jeune pousse s'engage dans des processus longs qui sont déconnectés de sa temporalité.

Ainsi, les grands comptes doivent modifier leur process interne, afin que les décisions soient prises plus rapidement et intégrer les brides technologiques innovantes, commencer à faire des tests clients, qui actuellement, peuvent prendre de deux à trois ans.

Atteindre le marché, pour toutes ces technologies innovantes, est clef. Et pour arriver à ce stade, seuls les gros industriels en ont un accès direct. C'est aux grands groupes de jouer le rôle de tremplin pour un certain nombre de startups et de sociétés innovantes. Sinon, elles se tourneront vers l'international.

Pour émerger, les startups cleantechs sont aussi en recherche de financement. Alors que les biotechs lèvent des dizaines de millions, qu'en est-il dans ce secteur ?

À l'image du lyonnais Amoeba, qui a assuré son introduction en bourse, ou du grenoblois Mcphy, le secteur est de plus en plus pris au sérieux. Cependant, en général, la vision des investisseurs est encore pleine de doutes sur la maturité des technologies et leur capacité marché.

Mais la plus grande difficulté reste le premier tour de table. Cette difficulté existe sur l'ensemble des levées de fonds, mais elle est accentuée dans les cleantechs. C'est un secteur jeune, qui a besoin de temps pour atteindre une maturité de marché. Il faut donc, pour les investisseurs, assumer cette prise de risque.

Même s'il y a des fonds français, belges et européens (Demeter Partners) intéressants, les entrepreneurs qui ont développé des business dans le passé et les ont revendus sont particulièrement capables, à mon sens, d'aider ces jeunes entreprises. Ces patrons, car ils connaissent l'industrie, savent dans quelles mesures ces nouvelles technologies peuvent s'adapter à elles, et quels bénéfices elles peuvent en tirer.

Cette collaboration peut être gagnante à plusieurs niveaux, car les startups n'ont pas seulement besoin d'argent. Elles sont en demande de conseils, de réseaux, de vision de marché. C'est donc ces investisseurs privés qu'il faut aller chercher.

Et justement, l'une des forces de Lyon est de posséder ce genre de personnages.

Quelle place pour le big data ?

La data est en train d'envahir tous les segments des cleantechs, car elle permet d'accélérer les développements.

Selon un article paru dans une revue américaine la semaine dernière, la data donne "une réalité marché beaucoup plus courtermiste aux cleantechs, que permettraient des ruptures technologiques très fortes à l'instar des outils de production".

Aujourd'hui, avec son téléphone, on peut consulter sa consommation d'énergie ou les niveaux de pollution en direct. La cleantech rentre ainsi par les données directement dans le quotidien des gens.

Cependant, il faut absolument être cohérent sur l'ensemble de la chaîne de valeur. Le traitement des données, c'est également des data centers qui consomment énormément d'énergie. Il ne faut donc pas surconsommer de l'énergie en amont pour des équipements qui visent à la réduire. Il faut donc aussi assurer l'alimentation des data center de façon intelligente.

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