Jean-Marie Cavada  : "Le courage, c'est maintenant ou jamais ! "

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LE MONDE D'APRES. Lui qui siégea au Parlement de Strasbourg de 2004 à 2019, lui dont la "conscience d'Europe" féconda dans la confrontation à l'indicible de la Seconde Guerre mondiale et grandit dans l'appréhension des grands conflits qu'il couvrit comme journaliste, n'élude aucun des poisons qui, dans le prisme de la crise pandémique, exposent une Europe fébrile, et même vacillante. Une Europe tétanisée par le sujet, éruptif, des souverainetés, affaiblie par son déficit de gouvernance, rongée et morcelée par les égoïsmes domestiques, désunie par l'ampleur des écarts de "valeurs" et l'acuité des dissensions qui compromettent sa double capacité de décider et d'agir. Le venin xénophobe, populiste, séparatiste n'a jamais été aussi virulent au sein de l'Europe, et la gestion de la pandémie pousse l'Institution européenne dans ses retranchements. L'Europe est mise à l'épreuve du Covid-19, son devenir est conditionné aux actes engagés aujourd'hui, aux enseignements mis à profit demain, mais aussi, professe Jean-Marie Cavada, aux leçons d'hier, celles de l'Histoire, Grande ou contemporaine, à l'aune de laquelle l'ancien Pdg de Radio France peut l'affirmer : "Ne versons pas les efforts qui ont enrichi les pays, garanti les libertés des nations, dans le fossé des décombres du virus. Tout séisme oblige les peuples et les dirigeants, il les ramène à l'évidence que seule l'union permet de gagner". L'exercice solidaire et exigeant de la responsabilité est donc, dans des proportions et une urgence inédites, convoqué. Solidaire, exigeant... et courageux, et cela des gouvernants comme des peuples. La condition pour "tirer parti de la crise pandémique qui nous fait changer d'époque. Nous aurons toujours besoin d'Europe. Et à partir de ce printemps 2020, plus encore, et même plus que jamais".

La Tribune : Ce moment si particulier de début de confinement, comment l'éprouvez-vous intimement, comment l'interprétez-vous intellectuellement ?

J'ai la chance de pouvoir vivre dans un endroit spacieux. Ce retrait de la vie urbaine n'a pas que des inconvénients. Bien sûr le contact humain réel me manque. De même, les déplacements dans la ville, ou en France dont les paysages superbes sont, depuis mon enfance, une sorte de gène qui fait partie de mon équilibre. Mais cet épisode inédit qui devrait changer beaucoup de "choses" dans nos vies, est une guerre. Et quand on se bat, on ne va pas se plaindre de nos contraintes : gagner une guerre, c'est quand la vie l'emporte sur la mort, presque tout le reste est alors secondaire.

Intellectuellement j'ai repris pied plus que jamais dans mes bibliothèques, mes livres, et creusé en moi-même. J'y trouve une sorte de confort nouveau qui me ramène aux essentiels décrits par les penseurs que j'aime. Moi qui idolâtre les biographies, l'Histoire, je trouve des similitudes entre le temps présent et les temps passés.

Vous avez été député européen de 2004 à 2019. A ce titre, du Parlement de Strasbourg, vous avez traversé nombre de crises. Celle dite financière de 2008, le "Non" au référendum de la Constitution européenne, le conflit géorgien, le déficit institutionnel, les échecs d'intégration, le silence sur la scène de la diplomatie internationale, les vagues migratoires, le désamour des autochtones et le vent d'euroscepticisme et même d'europhobie, la sécession britannique... Comment singularisez-vous celle du covid-19 ?

Ces évènements ont été souvent utilisés comme des preuves que l'Europe ne résisterait pas. Et pourtant, l'Union a franchi ces crises malgré les efforts des nationalistes de tout poil qui se sont employé à pousser dans le ravin l'idée européenne et ses institutions. On aura toujours besoin d'Europe. Sous des formes différentes, c'est un chemin suivi par les civilisations ou les Etats depuis plus de vingt siècles. La pandémie du Covid-19 nécessite plus d'Europe encore. Le virus n'a pas de frontière, et les Etats qui ont jalousement conservé les sujets de santé sous leur boisseau constatent que des points de vue de la recherche, de l'outil numérique, et surtout de l'économie, l'appui européen est précieux.

"Profitant de la désinvolture au sein des instances européennes, le petit « tyran du Danube » Viktor Orban ne cesse de pousser plus loin l'intolérable, l'inacceptable"

La poutre maîtresse de la charpente européenne est la solidarité, si régulièrement mise à l'épreuve. L'explosif sujet de la mutualisation des dettes, révélateur des fractures idéologiques et des disparités de performance, l'illustre. L'épreuve de la pandémie semble mettre particulièrement en danger cette solidarité...

On ne peut pas dire que certains Etats membres de l'Union, parmi les plus riches, se précipitent d'emblée au secours des plus faibles pour limiter la chute économique... Ce sujet soulève toujours des négociations âpres, et c'est compréhensible lorsqu'on sait les peurs des peuples et la crainte du lendemain. Pourtant regardez ! Presque toutes ces secousses que l'Europe a subies depuis vingt ans ont fini par trouver résolution grâce à la solidarité. Pour ne retenir que la crise financière de 2008 et l'effondrement de l'Europe du Sud, elle a renfloué et aidé à un retour à la stabilité. A propos du Covid-19, les tiraillements, notamment entre l'Allemagne et les pays du Sud, ont surgi. Mais la Banque Centrale Européenne fait son travail et s'il le faut, il est évident que les institutions iront plus loin.

Après avoir, au début, tâtonné, l'Europe était parvenue, lors de la crise de 2008, à riposter avec vigueur, cohérence et résultats. De nouveau, en débloquant dès les prémices de l'implosion 300 milliards d'euros destinés au rachat des dettes publiques et privées et en promettant l'injection de 1 000 milliards d'euros d'ici à la fin de l'année, la BCE s'est montrée réactive. Il en ressort de nouveau l'impression que les compétences et l'organisation de l'Union européenne n'agissent efficacement que dans le domaine financier...

Balayons devant notre porte ! La France n'a pas été la dernière à vouloir garder sa souveraineté sur tout un tas de sujets, dans le concert égoïste qui s'est souvent manifesté lors des étapes successives de la construction européenne. La santé, comme le social, la justice, la police, la défense, l'éducation, la culture.... sont quelques-uns des domaines et des compétences que les Etats ont voulu conserver au nom de leur "souveraineté". En revanche, les pouvoirs de l'Union consignés dans les Traités font une large place à l'économie : et c'est indispensable dans un univers mondialisé. Mais nous aurions tort de penser que l'économie constitue le seul levier européen. Exemple ? C'est au niveau européen, et nulle part ailleurs dans le monde, qu'ont été élaborées quelques grandes décisions hors du champ de l'économie. La défense des libertés individuelles et collectives en est une magnifique illustration, surtout à l'ère du numérique.

"Je le crois fermement : les crises ramènent les opinions et donc les gouvernants aux besoins communs de solidarité et d'initiatives."

Nicolas Sarkozy avait exercé un rôle prépondérant dans la gestion de la crise financière, aux côtés d'une Angela Merkel alors solidement installée. Ce leadership avait contribué à l'efficacité de la parade européenne, et surtout à l'élaboration des directives qui allaient suivre afin de solidifier le socle financier et bancaire. Aujourd'hui la Grande Bretagne n'est plus dans l'Union, Angela Merkel sur le départ n'est, de facto, plus en mesure d'incarner ce leadership, l'instabilité domine en Italie et, dans une moindre mesure, en Espagne, le projet d'un premier cercle ou "task force" conférant aux nations les plus puissantes et intégrées dans l'Union un rôle décisionnel moteur, est morte. Mais où "est" Emmanuel Macron ? L'échec de l'Europe est-il celui de son déficit de leadership ?

La question du leadership européen a toujours été fluctuante. Souvenez-vous des départs de François Mitterrand et du grand chancelier allemand Helmut Kohl, l'homme qui effaça définitivement l'invasion de la moitié de l'Europe par les staliniens de Moscou. Leur retrait priva Jacques Delors, président de la Commission européenne, du moteur politique qu'ils avaient alimenté. Aujourd'hui, le plus encombrant, c'est la fièvre éruptive des nationalismes. A la loupe, toutefois, que constate-t-on dans le grand Etat le plus symptomatique, l'Italie ? La résistance au porte-drapeau de la Ligue Matteo Salvini, ministre de l'Intérieur et vice-président du Conseil des ministres en 2018 et 2019, a gagné, le pays s'offrant le luxe d'être pro-euro et pro-européen pendant que son gouvernement était clairement anti-européen. L'Histoire est un balancier, un accordéon, sensible aux courants divers, mais finalement le départ de la Grande Bretagne n'a pas, pour l'heure, suscité de nouvelles vocations séparatistes. Bien sûr, il n'y a rien de très satisfaisant dans ce ressac de la volonté politique européenne, et c'est d'ailleurs ce qui paralyse les ambitions communautaires d'Emmanuel Macron. Pour autant, je le crois fermement : les crises ramènent les opinions et donc les gouvernants aux besoins communs de...

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Commentaires
a écrit le 30/04/2020 à 16:45 :
Je pense que la pandémie contraint l'ensemble des dérigeants à changer en profondeur car le virus est là pour de nombreuses années! le vaccin contre le SIDA n'existe toujours pas, il ne faut pas se faire d'inlusion le COVID-19 impose le changement.
a écrit le 27/04/2020 à 11:05 :
personne ne croit que notre 1er ministre issu de la droite et de la mondialisation
peut changer lui qui hier encore refuse tout dialogue avec les représentant syndicaux.
ou qui décide tout seul sans même dialoguer avec les députes des mesures de déconfinement lui qui pendant le confinement a été incapables de réquisitionné les entreprises pour produire le minimum vitale qu'il a fallut acheter e des pays qui eux été aussi touché a croire qu'il c'est confiné sans lien avec l'extérieur ce qui une désertion
ou la dernière preuve de son incapacité a diriger
se croit 'il supérieur
a écrit le 27/04/2020 à 10:06 :
LOL !

Le gars qui aura passé sa vie à servir les plats à la classe dirigeante. Ils ont pas honte les gars quand même hein...

Merci Audiard.
Réponse de le 27/04/2020 à 12:57 :
Bine vu ! je pensai la même chose en lisant l'article , les indispensables ressortent avec la sortie du confinement , comme les petits scarabets glouton sur les patates .
Réponse de le 27/04/2020 à 16:54 :
" Le venin xénophobe, populiste, séparatiste n'a jamais été aussi virulent au sein de l'Europe, et la gestion de la pandémie pousse l'Institution européenne dans ses retranchements"

Et du premier choix monsieur ! ^^

"Ils sont frais mes bobards pêchés de ce matin ! Qui en veut de mes bobards, allez allez yen aura pas pour tout le monde !?"

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